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Le patron,la vallée et le monde (lire l'article en format pdf)
Dans le film, "Ma mondialisation", Gilles Perret suit le quotidien d'un patron savoyard. Une approche de l'économie à hauteur d'homme, qui fait débat dans la région.
La projection vient de s'achever, la lumière s'est rallumée. Dans ce bâtiment high-tech d'une zone d'activité d’Annecy, une quarantaine de spectateurs digèrent le film, demandent des précisions au réalisateur.
Puis la discussion s'anime. « Le capitalisme financier est une escroquerie organisée à l'échelle mondiale. C'est un problème de répartition des richesses, mais aussi une crise des valeurs : on tue l'envie de travailler ! » Ces débatteurs seraient-ils des militants d'extrême gauche ? Loin de là, il s'agit en fait de créateurs et de repreneurs d'entreprises regroupés au sein d'une association, CRÉA 74. Et le film qu'ils viennent de voir, si habile à bousculer les clivages, est l’œuvre d'un enfant du pays.
Gilles Perret creuse le même sillon depuis une dizaine d'années : filmer ses voisins pour parler du monde tel qu'il va. Puis organiser des projections dans les villes et villages de Haute-Savoie pour provoquer réflexion et débats. En 2004, c'était avec 8 clos à Evian, qui s'amusait du décalage entre les préoccupations des membres du G8 et celles des habitants. Cette fois, avec Ma mondialisation, Perret a voulu raconter l'évolution de l'économie mondiale à travers l'histoire industrielle de la vallée de l'Arve et le parcours d'un de ses entrepreneurs, Yves Bontaz. Durant des mois, de Cluses à Shanghai, de visites d'usines en repas d'amis, le documentariste a emboîté le pas à ce patron atypique qui, avec une étonnante candeur, raconte « sa » mondialisation. Une démarche originale - donner la parole à un chef d'entreprise -, pour éviter le piège du film militant pour militants, et éclairer, à hauteur d'homme, les mécanismes économiques.
Le héros - car il a l'étoffe d'un héros - de Ma mondialisation est le pdg semi-retraité de Bontaz Centre, 1000 salariés dans le monde dont 300 en Haute-Savoie : un patron fier de s'être implanté en Tchéquie et en Chine parce que c'était le seul moyen, selon lui, de préserver les emplois dans la vallée. Dans le film, le destin de son entreprise, dont la majorité du capital reste familial, est mis en parallèle avec les autres grosses sociétés de décolletage. Victimes de leur succès, elles ont toutes été rachetées par des fonds d'investissement étrangers qui privilégient la rentabilité au détriment de l'investissement, ce qui entraîne des licenciements et des délocalisations.
Décolletage? Un terme barbare pour tout étranger à la vallée de l'Arve, omniprésent ici. Cette industrie transforme des barres de métal en pièces pour l'automobile, l'aéronautique, l'électronique ou encore l'électroménager. Avec 500 des 800 entreprises françaises du secteur, Cluses et sa région recèlent une concentration de savoir-faire et de technologies unique au monde, pour l'instant épargnée par la crise. Yves Bontaz symbolise cette réussite : le petit atelier créé en 1965 dans l'écurie de la ferme familiale a tout d'une multinationale.
Pour s'être ainsi livré devant la caméra, sans doute était-il avide d'une reconnaissance qui illuminerait le crépuscule de sa carrière. Il nous reçoit entre sa maison, son chalet et son imposant 4 x 4. Aussi chaleureux et familier que dans le film. Et pas loin d'être « habillé comme un sagouin » . Le lendemain, il part pour la Corée, afin d'étudier une nouvelle implantation. Pourquoi avoir accepté la proposition d'un réalisateur de documentaires pas vraiment de son bord ? « Je suis contre l'hypocrisie. Etre d'avis différents, ça anime les soirées! Pour Gilles Perret, le capitalisme nous a créés puis nous a bouffés. Moi, je ne suis pas d'accord, je vois plus loin... » Le film a été achevé au printemps dernier. II a été projeté sur France 3 Rhône-Alpes, et plus de 4 000 personnes l'ont vu en salle, de Sallanches à Annecy, au fil des projections. Sans compter tous ceux qui ont acheté (et copié) le DVD (1). Depuis sa récente notoriété, Yves Bontaz est intenable, conforté par les demandes d'autographe au dos des DVD et les lettres de louanges. Et le voilà maintenant qui entreprend d'écrire un livre, « la suite du film » , dit-il.
Jean Bourqui, comme Yves Bontaz, vote à droite. Il dirige une petite société, de décolletage, bien sûr. Plus représentatif de l'industrie locale (la plupart des entreprises ont moins de vingt salariés), il fournit dans le film un contrepoint à l'expansion fulgurante de Bontaz Centre. « Même s'il est de gauche, Perret n'a rien occulté, rien caricaturé. L'important n'est pas de s'envoyer à la gueule ce qu'on a fait mais de discuter de ce qu'il y a à faire. Ce film le permet parce qu'il rassemble tout le monde. Même des clients étrangers m'ont demandé le DVD. » Salarié pendant dix-sept ans, Jean Bourqui a suivi des cours du soir avant de se mettre à son compte. Pas plus cravaté que son ami Bontaz, il salue chez lui une indécrottable spontanéité. « Il roulait en Peugeot pour aller négocier avec Renault... et inversement! Mais aujourd'hui sa boîte a pris une telle dimension qu'il ne peut plus la maîtriser. » Les plus grosses entreprises sont devenues intransmissibles de père en fils, et personne dans la vallée n'a les moyens de les racheter pour éviter qu'elles soient la proie des fonds de pension. « Nous-mêmes, nous subissons des pressions pour grandir. Et nous recevons une offre de rachat tous les quinze jours. » Sa plus grande fierté est d'avoir assuré la reprise de l'entreprise par ses fils. Pour lui, comme pour beaucoup de ses collègues, Ma mondialisation est un film fédérateur qui montre qu'employeurs et ouvriers sont dans le même bateau et suggère de trouver des solutions tous ensemble.
Du côté des syndicats, l'analyse diffère. « Ici, le dialogue social, c'est zéro, assène Géraldine Roux, de la CGT. Dans le film, le père Bontaz apparaît presque sympathique, alors qu'il représente ce qu'il y a de plus antisocial dans la vallée. Aux dernières élections du comité d'entreprise, sur 145 inscrits, 8 salariés ont voté! Cela dit, le film décrit très bien les tenants et les aboutissants de la mondialisation. » Analyse partagée par Gilles Fongealaz, de la CFDT, qui considère que, « en matière de droit du travail, la France s'arrête à Annemasse », mais se sert du film pour sensibiliser les sympathisants
Ainsi, chacun a vu dans Ma mondialisation ce qui l'arrangeait. Et tout le monde en a parlé, parfois sans l'avoir vu. «Le film a comblé une attente, note Mino Faïta, professeur d'histoire à Cluses. Jusqu'aux années 90, la vallée vivait avec des certitudes séculaires. La mondialisation nous est tombée dessus, et les gens ont commencé à se demander ce que signifiait ce mot, ainsi que les termes délocalisation, fonds de pension.»
Ce Mino Faïta est un puits de science. Attablé à une terrasse de café, il digresse posément pour ne rien oublier du contexte. Venu d'Italie, il est arrivé clandestinement à Cluses à l'âge de 14 ans, a travaillé le jour et étudié la nuit pour devenir enseignant. Il parle d'une tradition qui remonte à 1720, quand les paysans savoyards fabriquaient durant l'hiver des pièces pour les horlogers suisses. Avec la fondation de l'école d'horlogerie, en 1850, puis la révolution industrielle, au début du XXe siècle, tout le monde s'est mis à faire du décolletage, dans son étable ou dans son garage. Les traces de cette micro-industrie sont encore visibles dans la ville.
Mino Faïta parle également de ce paternalisme qui a façonné les mentalités. « Bien sûr, c'est un frein à l'émancipation. Mais quand, à la fin de la journée, mon patron m'invitait à boire un café avec lui, pour moi c'était une promotion, une reconnaissance. » Sébastien Colson, journaliste au Dauphiné libéré, vit cette culture paysanne au quotidien. « Dans la vallée, les relations sociales sont très fermées, le monde du décolletage est difficile à pénétrer. Gilles Perret a eu le mérite de faire dialoguer des gens qui ne communiquaient pas. Son film a occupé tout l'espace parce qu'il n'existait pas d'autre vision, d'autre discours. C'est la première fois que tout le monde peut se regarder dans un miroir. »
Le reflet de ce miroir n'a pas plu à certains, minoritaires mais stratégiquement placés: le président du Syndicat national du décolletage, celui de la chambre de commerce et d'industrie (CCI). Ils reprochent à Gilles Perret de ne pas donner une image sereine de la vallée. « Comme lui, je préfère les entreprises qui privilégient la vision industrielle à la logique financière, confie Guy Métral, décolleteur et président de la CCI. Mais son film est trop amer, il m'a choqué. La vallée de l’Arve est loin d'être en faillite, il est malhonnête de discréditer ainsi notre métier. » Le maire de Cluses a même censuré le film dans sa commune. Le mot peut paraître fort, mais force est de constater qu'il a empêché sa diffusion dans les lieux publics, seule la librairie Jules & Jim l'a projeté en catimini. Des fidèles de l'édile ont tenté de le faire changer d'avis. Sans succès. Dans son bureau de l'hôtel de ville, Jean-Claude Léger expose ses raisons. « Ce film ne vaut pas mieux qu'une discussion de café du Commerce. Gilles Perret joué les chevaliers blancs, mais il n'a rien découvert. Ce n'est pas un film qui positive, je n'ai pas à le valoriser. »
Virulent sous son apparente bonhomie, Mino Faïta ne trouve aucune excuse au maire. « Dans cette région, les valeurs fondamentales font fi des besoins les plus élémentaires en matière culturelle. On s'en prend à l'intelligence des gens, en interdisant ce film, en fermant la MJC, en laissant disparaître le cinéma. Jean-Claude Léger a un comportement d'un autre temps, que l'on pensait relégué sous d'autres latitudes. »
De l'aveu même de ses amis politiques, le maire de Cluses a commis une faute stratégique en boudant le film. Mais lui et ses alliés ont surtout fait une erreur d'interprétation. Gilles Perret n'a jamais voulu réaliser un documentaire représentatif de l'industrie du décolletage ou de la vallée de l’Arve. Il a simplement illustré un phénomène planétaire en s'attachant à un patron singulier. Voilà pourquoi Ma mondialisation parle à tous, sauf à ceux qui ne voient pas plus loin que le bout de leur vallée
Samuel GONTIER
Rediffusion : 17/9 à 22h10 (TNT)Article paru dans :
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le 08/11/2006