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Ma Mondialisation
France. 2005
Réalisateur : Gilles Perret
Documentaire
Ce jeune réalisateur, habitant un village de Haute-Savoie, a déjà à son actif une dizaine de documentaires presque tous consacrés à la montagne. Après T.I.R.-toi du Mont-Blanc qui rejoint les opposants au retour des camions à Chamonix, 8 clos à Evian à propos du G8, Ma Mondialisation est le troisième film qui ouvre sur la politique et l'économie mondiale. Il part de ce qu'il connaît bien, le pays et les hommes. Le pays, c'est la vallée de l'Arve, entre Chamonix et Genève, où de puis le XIXème siècle s'est installée l'industrie du décolletage qui fournit des pièces de précision pour l'automobile, l'aérospatiale ou le secteur médical. Une industrie de pointe qui s'appuie sur un savoir-faire mondialement reconnu. Les hommes, ce sont les patrons et les ouvriers de cette industrie, longtemps florissante, mais frappée de plein fouet par les délocalisations, les fonds de pension, en un mot la mondialisation.
Le ton est donné dès la première image où sur le panorama dominant la vallée, on entend la voix d'Yves Montant introduisant la célèbre émission de 1984 Vive la Crise !
Perret va utiliser comme fil directeur un chef d'entreprise dont le parcours illustre à lui seul quarante années de capitalisme triomphant jusqu'aux dernières orientations de libéralisation financière instaurant la « concurrence libre et non faussée » ( ça rappelle des souvenirs…) sur toute la planète. Tout en rondeur, jovial, fier de sa réussite, ce patron, Yves Bontaz, collabore avec un plaisir évident au film, peut-être sans en voir vraiment la problématique. De l'atelier dans la ferme paternelle, jusqu'à son usine de Marnaz, près de Cluses, on le voit en « bon patron », maîtrisant parfaitement l'outil de production, proche de ses ouvriers dont certains le tutoient. Mais sous la pression des constructeurs automobiles qui imposent la baisse des prix, il a diversifié sa production en sous-ensembles afin d'employer pour une partie du processus une main d'œuvre bon marché. Où la trouver ? Là où les salaires et les charges sont les plus bas. Donc il a créé une entreprise en Tchéquie, une autre en Chine. On le suit dans ses visites sur les sites à l'étranger, dont il ignore les réalités humaines et sociales, et même le tarif horaire de ses employés. Ses collaborateurs, dans ces entreprises lointaines, n'ont qu'une préoccupation : baisser les coûts, en augmentant les cadences. Et si c'est plus rentable, on délocalisera encore. C'est ainsi qu'il pense maintenir son usine savoyarde. Oui, mais jusqu'à quand ? Elle est déjà menacée, et les autres entreprises de la vallée, rachetées par les fonds de pension américains, ferment. Les ouvriers sont licenciés et le film montre leur désarroi et leur colère devant l'impudence et le mensonge de leurs employeurs. A part ces travailleurs qui découvrent les manifestations de rue, tous les autres disent la même phrase : « On n'a pas le choix ». Vraiment ? Frédéric Lordon, un économiste qui intervient à plusieurs reprises, s'insurge : la déréglementation financière a été instaurée par les politiques et il rappelle la loi de 1985 votée en France sous le gouvernement socialiste.
Attention ! Ce film n'est pas une pesante leçon d'économie. Un montage subtil éclaire par rapprochements, raccords, voix off sur certains plans, alternance des différentes séquences, une réalité complexe et fait éclater les contradictions et les mensonges de certains participants. Mais on est aussi sensible à l'empathie que G. Perret ressent pour ceux qu'il a rencontrés, qui n'exclut pas la lucidité de son regard, l'émotion et l'humour. Et puis, la montagne est si belle…
Il y a beaucoup de moments forts. Ainsi, ce dîner de patrons invités par Y. Bontaz dans son superbe chalet, où, semblant oublier l'œil implacable de la caméra, ils « se lâchent », oscillant entre plaisanteries féroces et sourde inquiétude. Ou bien cette séquence où Bontaz explique devant un tableau combien les charges lui laissent peu de bénéfices. Un lent panoramique balaie le mur jusqu'à la photo d'un hôtel de luxe aux Antilles qui lui appartient…De même, on le voit, dans son usine chinoise, contempler un ouvrier dont il demande le nom – Wang – et le salaire – 80 euros par mois-. On suit ensuite Wang dans le réduit où il loge sans sa famille restée à mille kilomètres. Sur le plan où Wang lave son linge dans une cuvette au milieu d'une cour sordide, on entend Bontaz s'apitoyer, puis se ressaisir en s'en prenant au passage aux grévistes français et conclure « Il est heureux avec 80 euros par mois ! »
Peu d'hommes politiques dans le film, mais l'introduction de certains documents dans le montage prennent tout leur sens : de Chirac en Chine, jusqu'au maire de Cluses – qui a interdit le film dans sa commune – en passant par le Ministre de l'Equipement et le président du Syndicat Patronal du Décolletage, que dire ? Aveuglement ? Incompétence ? Hypocrisie ?
Un même plan encadre le film : celui d'une ouvrière tchèque, rivée à sa machine, dans une cadence qui rappelle la chaîne de Charlot dans Les Temps Modernes ; dans un petit miroir, fixé devant elle, elle jette un regard rapide à Bontaz, planté derrière elle.
J'ai rencontré G.Perret lors de la projection de son film. Il dialoguait avec le public. La salle était comble. On avait dû refuser du monde. Certes, cela se passe en Haute-Savoie, et cela ne mériterait pas cette chronique si le film n'avait pas une véritable valeur et surtout si je n'avais pu annoncer qu'il sera projeté à la rentrée 2006 à l'Espace Saint-Michel, à Paris.
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