Cluses, vedette de la mondialisation
JEROME RIVOLLET

Il y a encore quelques mois, pour nombre de Français, Cluses n’évoquait pas grand-chose. A quelques encablures de Genève, sur la route du Mont-Blanc, le nom cette ville ouvrière récoltait au pire l’ignorance, au mieux un vague souvenir chez les voyageurs en transit pour l’Italie ou les stations de ski.
Aujourd’hui, il ne se passe quasiment plus une semaine sans que les médias français n’évoquent le devenir de ce bassin industriel. Une soudaine notoriété imputable à un épatant documentaire intitulé Ma Mondialisation. Déjà auteur du très remarqué 8 clos à Evian, tourné à l’occasion d’un G8 qui avait mis en transe les deux rives du Léman, Gilles Perret s’est cette fois mis en tête de décrypter les mécanismes de la mondialisation. Pour illustrer les avatars du capitalisme moderne, le réalisateur haut-savoyard avait devant lui la trame idéale: Cluses, capitale mondiale du décolletage et, surtout, capitale d’une vallée de l’Arve traumatisée par les restructurations et les délocalisations.
Une vallée dont la tradition industrielle fut amorcée au XVIIIe siècle quand les paysans savoyards commencèrent à produire des pièces à destination des grandes firmes horlogères genevoises.
Deux siècles plus tard, la vallée s’est entièrement consacrée à la production de pièces de mécanique de précision pour une clientèle répartie sur toute la surface du globe. Pour cette vallée longtemps agricole, le décolletage a été synonyme de développement et de prospérité. Trop peut-être... Au début des années 1990, victimes de leur succès, les entreprises locales attirent alors la convoitise de plusieurs fonds de pension étrangers, qui débarquent avec une logique bien à eux: moins d’investissements pour plus de profits. Une équation qui ne pouvait s’équilibrer qu’avec des délocalisations et des licenciements... Pour témoigner de ce phénomène et de l’inquiétude ambiante, Gilles Perret a souhaité donner la parole aux salariés, syndicalistes, et économistes. Mais ceux-ci ne tiennent qu’un rôle secondaire. Les premiers rôles de son documentaire sont tout simplement tenus par les patrons. Des patrons du cru qui ont souvent vu la petite entreprise familiale devenir un groupe d’envergure internationale. Gilles Perret les suit, allant jusqu’à accompagner l’un d’eux en Chine et en Tchécoslovaquie, où ce dernier a délocalisé une partie de sa production.
------------------------------------------------------------

Lire l'interview de Gilles PERRET par JRT

------------------------------------------------------------

Un film met Cluses au coeur de la mondialisation

FRANCE VOISINE • Dans son dernier documentaire, Gilles Perret décrit les mécanismes de délocalisation à travers la crise de l’industrie dans la vallée de l’Arve et en donnant la parole... aux patrons. Un récit aussi pédagogique que terrifiant.

JEROME RIVOLLET
Tout en évitant d’endosser le costume d’inquisiteur, il les assène de questions, celles du bon sens. Rapidement apparaissent alors des hommes dépassés par les événements. Prophètes en leur vallée, la quête de l’ultime rentabilité les a conduits dans un système où ils ne décident finalement plus grand-chose, vivant sous la pression constante de la concurrence et d’un marché devenu incontrôlable.
Percutante, la démarche de Gilles Perret transcende les traditionnels clivages. Dans la vallée de l’Arve, les multiples projections du film ont ainsi permis d’amorcer l’impensable: un débat entre ouvriers et patrons. Les enjeux du film dépassant largement les cimes savoyardes, des projections commencent à s’organiser à travers toute la France. Des journaux économiques, la presse culturelle, L’Humanité, Libération, tous se font l’écho de ce récit peu ordinaire qui met en lumière les vertiges de la mondialisation.
Ironie de l’histoire, alors que le documentaire connaît une consécration nationale, voire internationale, celui-ci n’a toujours pas pu être diffusé à Cluses. Le maire de la ville s’est en effet opposé à toute projection. Motif invoqué: Ma mondialisation «n’est pas un film qui positive».

Télérama, 8 novembre 2006.
Ma Mondialisation devrait être diffusé à Genève et à Lausanne courant février 2007.

Article paru dans :


le 30/12/2006