« Ma mondialisation »,
un film qui interpelle

CINEMA.
"Ma mondialisation", le dernier film de Gilles Perret, met en scène des acteurs du décolletage de la vallée de l’Arve. Nul doute que ce documentaire suscitera des réactions. Le réalisateur explique sa démarche.


Gilles Perret, vous avez tourné "Ma mon-dialisation", film nuancé et décapant sur les enjeux de la mondialisation, qu'avez- vous voulu démontrer ?
Le but du film est de raconter l'histoire du capitalisme durant les 30 dernières années dans le district de la vallée de I'Arve. Ici, tout est concentré, est allé vite et passe à travers les hommes.

Comment avez-vous construit ce film ?
Yves Bontaz est le fil conducteur du film. Je connaissais ce personnage hors norme. Il a joué le jeu et j'ai pu le suivre en toute liberté Il a intégré tous les paramètres de la mondialisation, avec ses usines en Chine, au Brésil, en Tchéquie, qui permettent de garder la tête hors de l'eau face aux donneurs d'ordres. Mais à force de s’adapter à ce modèle, à passer du temps à savoir comment s'installer en Chine et actuellement en Inde, les décolleteurs ont perdu leur âme, ils ne réfléchissent plus en industriels

Vous avez rencontré également Jacques Kielwasser (Franck et Pignard), le premier qui, dans la vallée, a vendu son entreprise à un groupe étranger (Autocam). Dans le film, il s’exclame : « On pille les entreprises ! ». Selon vous, était-il naïf ou se donne-t-il bonne conscience ?
Son argument est de dire : je ne savais pas que ça allait se passer comme ça. Il souligne son ras-le-bol, l’état de stress, de pression, les humiliations et les désillusions du chef d’entreprise face à ses donneurs d’ordres qui exigent des baisses de prix et qui ne respectent pas les contrats. Quand on lui parle des conséquences de la vente des entreprises, il dit : « Je compatis ». C’est dur à entendre pour un ouvrier, je crois qu’il est sincère. Mais, c’est quand même lui qui a vendu… l’être humain est complexe.

Vous interrogez le directeur industriel d'Autocam qui avance des chiffres alarmistes sur le niveau d'investissement...
Il faut savoir que c'est Autocam qui rembourse l'emprunt cautionné par les nouveaux investisseurs (Goldman Sachs et Penske, qui ont repris la société au fonds de pension Aurora en 2004), soit 200 millions de dollars et là, on pille la boîte, la masse salariale et l'investissement machine qui est passé de 15 à 6%. Il n 'y a plus aucune logique industrielle

Un des moments les plus forts se passe lors d'un repas entre chefs d'entreprises où, à la fin de la soirée, ils font un karaoké, chantent "on va tous s'aimer" et terminent par l'Internationale... c'est tout de même un comble !
Tous la chantent sauf Béné, qui refuse. Tous savaient qu'ils étaient filmés, c'est très dur, car ça casse toutes les règles, ils vivent tellement entre eux que la provoc' ne leur fait pas peur.

On sent cependant la montée de la colère des salariés...
II y a eu des manifs, car des entreprises rachetées par des financiers ont fermé, mais la culture syndicale dans la vallée est quasi inexistante et un chef d'entreprise de 700 salariés (Florent Bontaz) se flatte de n'avoir jamais discuté avec un syndicat.

Propos recueillis par Claude Mazoyer

Article paru dans :


le 07/04/2006