La mondialisation, c'est coton

Documentaire : Trois millions de producteurs africains de coton sont menacés par les États-Unis et leur politique protectionniste, avec pour arbitre la Chine, premier consommateur.
France 5. Lundi, 5 h 45

La Guerre des cotons

C'est l'histoire de la mondialisation appliquée au coton. Pas une simple démonstration théorique, mais une illustration concrète et dévastatrice. D'un côté de la balance, aux États-Unis, trente mille producteurs, des champs de plusieurs milliers d'hectares chacun, gigantisme de l'ingénierie mécanique et course à l'engrais qui vont de pair. De l'autre, au Mali, au Bénin, au Tchad et au Burkina, trois millions de producteurs, des parcelles miniatures, du coton récolté à la main, un travail d'artisan. Et comme arbitre, la Chine, le monstre mondial du textile, dont les achats de coton en importation déterminent le cours de la matière première pour les uns et les autres. Et qui n'a pas encore déterminé ses achats en importation pour l'année. " Le coton est la seule matière première à opposer en compétition directe quatre pays parmi les plus pauvres de la planète et les États-Unis ", souligne Jean-Michel Rodrigo. Le réalisateur a voulu exposer les enjeux d'une filière sur laquelle reposent 40 % à 70 % de l'économie des pays africains concernés.
Réunis à Ouagadougou les 10 et 11 mars, les sociétés cotonnières africaines et les ministres du Commerce du Bénin, du Burkina, du Mali et du Tchad ont appelé à des solutions d'urgence pour sauver la filière menacée par la baisse des cours, la chute du dollar et la hausse des coûts du transport pour les pays enclavés. C'est à l'occasion d'un précédent film, tourné en 2000, sur une banque coopérative au Mali, les Greniers de l'argent, que Jean-Michel Rodrigo a mesuré la place du coton dans le sud du Mali, " l'ossature du monde rural, du syndicalisme, du tissu social ". Qu'il a réalisé aussi à quel point le coton est un enjeu déterminant : aux trois millions de producteurs qui en vivent, s'ajoutent les employés de la filière, les artisans pour la fabrication et l'entretien des outils, les transporteurs. En tout, quelque 25 millions de personnes - donc leur famille - dépendent du commerce du coton. " Aux États-Unis, il y avait deux millions de producteurs de coton il y a trente ans. La guerre qui se joue est aussi une guerre des moyens de production, une guerre des gros producteurs contre les petits. "
Au coeur du problème : des subventions de plusieurs milliards de dollars allouées par le gouvernement américain aux producteurs afin qu'ils se maintiennent en tête dans la course des échanges mondiaux. Une plainte a été déposée par le Brésil auprès de l'Organisation mondiale du commerce. Ironie du sort, les États-Unis ont été condamnés. " Nous ne leur demandons pas une faveur, nous demandons tout simplement justice ", insiste le président du Mali, Amadou Toumani Touré. Depuis longtemps, le coton est un enjeu symbolique de la plus grande importance pour les États-Unis. C'est pour le récolter qu'on a déplacé des milliers d'esclaves. Le coton était aussi au coeur de la Guerre de sécession : ce qui se passe aujourd'hui n'est pas sans lien avec ce qui s'est passé il y a cent cinquante ans. Pour Jean-Michel Rodrigo, la portée symbolique du commerce du coton rend plus rigide encore la position américaine sur la question de ses subventions. Autre facteur important de cet acharnement : l'écrasante majorité des industries d'égrenage du monde sont aux États-Unis. " Il y a une différence entre les subventions que les États-Unis accordent pour encourager les exportations de coton, et des subventions qui seraient versées pour encourager de petites cultures spécifiques, non rentables, et qui autrement disparaîtraient. Les États-Unis subventionnent la culture cotonnière pour en garder le monopole. Il y a quelques années, ils consommaient onze millions de balles de coton et en exportaient six. Aujourd'hui la proportion est inversée. "
" Je voulais que ma voisine, qui n'en sait pas plus sur le coton que moi avant que je m'y intéresse, puisse retirer quelque chose de ce film ", explique Jean-Michel Rodrigo, qui a pesé et soupesé chaque mot du commentaire. Pour faire son film, il est allé à plusieurs reprises au Mali, en Chine, et aussi aux États-Unis donner la parole aux producteurs - le budget du film, pas si modeste, atteint près de deux cent mille euros. " La difficulté, c'est de rendre accessible un problème complexe, sans être caricatural ou simpliste. Je ne suis pas un chef politique ou syndical, mais j'ai des opinions. Je montre une Afrique pillée. Mon film n'est ni optimiste ni pessimiste : mon but est de mettre des points d'interrogation dans la tête des gens. " Et d'attirer leur attention sur une situation qui peut encore évoluer. " Déjà, le fait que quatre pays africains se mettent d'accord pour faire une déclaration commune, c'est un signe qu'on ne peut pas ignorer. Ensuite, les jeux ne sont pas faits. L'enjeu est suffisamment important pour que les gouvernements des pays concernés soient obligés de réagir, et de se positionner contre la politique économique des États-Unis. " Étape suivante, le sommet de l'OMC à Hong Kong, en décembre prochain.
Anne Roy

 

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