GOULAG, LA MEMOIRE ENFERMEE

 

UN FILM DE STEPHANE FERNANDEZ

« Dans un tombeau anonyme, nous avons fini le cours de notre existence.
Qui a la force de nous oublier, si c’est un homme ? »
La question, inscrite sur une stèle du cimetière anonyme d’un ancien camp du goulag de la Kolyma, interroge l’humanité entière. Qui a la force d’oublier les 20 millions de victimes des goulags staliniens ? D’oublier la Kolyma, le pays de la « mort blanche » ? Là-bas, ce n’est pas le gaz ni le four crématoire qui tuait mais l’hiver éternel, le gel, le froid.

« L’hiver dure douze mois et le reste c’est l’été » en sourient pourtant les survivants que j’ai rencontrés lors de mon séjour à Magadan en juillet 2005. J'ai débarqué dans ce minuscule bout du bout du monde avec en tout et pour tout un contact, un seul… Un drôle de prêtre américain, originaire d'Alaska, qui paraît- il avait un jour entendu l'appel intérieur du Goulag. Et avait quitté ses neiges à lui pour venir se perdre dans l'immensité de la Kolyma. Curieux personnage en effet que le père Michael Shields, entourés de ses rescapés et qui passe sont temps à prier dans le décor désolé, ravagé, tragique des camps. Camps de barbelés, camps oubliés, camps fermés, effacés des discours officiels mais camps toujours si douloureux dans les mémoires engourdies par le froid, le temps. Père Michaël souffle sur les esprits pour apaiser la douleur, mais il entretient en même temps la flamme du souvenir. L'amnésie n'a jamais guéri personne des affres de la souffrance, de la torture, de l'humiliation…

À Magadan, Père Michaël a construit une église lumineuse - c'est important la lumière lorsqu'il est "Minuit dans le siècle", lorsqu'il fait nuit la totalité du jour, la moitié de l'année. C'est dans ce refuge, ce coin de paix, de prière, de foi que viennent se réfugier les âmes des rescapés…Père Michaël est un homme discret mais convivial, il n'aime pas parler à la place des autres, ce n'est pas lui le héros des temps maudits… ce sont les siens, ses paroissiens, ses vieux fatigués, ces regards doux et apaisés… Il leur sert le thé et leur donne volontiers la parole. Parfois la communion se fait larmes, parfois elle se transforme en rire. C'est selon, l'ambiance, le degré de confidence.

Héros malheureux d’une Histoire qu’ils n’ont pas voulu, mes personnages sont les témoins de cette tragédie qui a vu un homme adulte sur 5 connaître la déportation et les camps entre 1917 et 1991. Ils ont entre 70 et 90 ans. C’est pour eux, pour les enfants actuels de l'Ex Union soviétique, mais aussi pour les miens que je tiens à faire ce documentaire.

Pour donner une idée de la force de ces témoignages, je laisse la parole à Anna Korneyevna Portnova, une des rescapés que j'ai rencontrés.

« Je suis née le 2 mars 1924 en Ukraine. J’ai été arrêtée le jour de mon anniversaire, le 2 mars 1946. Is m’ont accusée d’être traître à la patrie et m’ont condamnée à 15 ans de bagne. J’ai passé un mois dans des wagons à bestiaux jusqu’à Vladivostok. Puis, nous avons voyagé en bateau jusqu’à Magadan. Quand je suis arrivée, on m’a donné un vêtement et le numéro : L-221. On m’a amené sur la mine de métal de Vakhanka. J’étais dans une équipe qui devait ramener du bois. La norme était de 4 mètres cubes par jour pour une équipe de deux filles. On s’attelait comme des bêtes pour tirer les traîneaux. Je ne pensais à rien. Au printemps suivant, j’avais le scorbut et des problèmes de vue car on ne nous donnait rien à manger. On avait si faim. Il faisait si froid, parfois – 40°. Les joues gelaient, les mains, les bras. Et puis, au printemps, on nous a envoyé dans la mine où on devait charger les wagonnets pour extraire la terre. Le printemps et l’été dans la mine, l’hiver dans les bois… j’ai travaillé comme ça de 1947 à 1950. Je ne me voyais même plus comme un être humain. Nous étions juste des outils pour le travail. On a tout oublié dans les camps, même notre humanité. On espérait survivre, mais en fait on n’avait aucun espoir. L’espoir, c’est seulement pour les gens uniques. Je me demande comment j’ai survécu, comment on peut survivre à tout ça. Je répétais la prière que m’avait apprise ma mère… c’est peut-être pour ça, ou alors le destin…»