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Comment est né votre intérêt concernant les problématiques liées au développement et à l'humanitaire ?
J-M. R. : « On ne peut plus aujourd'hui rester indifférents face à la mort de centaines d'Africains, noyés en Méditerranée, parce qu'ils fuyaient la misère tragique de leur campagne. Comme on ne peut pas ignorer la détérioration foudroyante de notre environnement ; j'ai vu disparaître des forêts entières en dix ans. Nous vivons dans un monde aberrant, qui marche sur la tête, nous avons tous notre part de responsabilité. Et donc, le devoir d'agir, de dire, de tendre la main. D'où ma volonté de nourrir la réflexion du public avec mes films. »
De quelle façon avez-vous intégré cette approche à votre métier de documentariste?
« Je ne cherche jamais à culpabiliser le spectateur, mais à faire marcher "sa machine à penser" personnelle, pour qu'il se dise : "après tout, moi aussi, en tant que citoyen, consommateur, professionnel, parent, je peux agir." Un exemple : Pour la Saint-Valentin, tout le monde achète des roses, dont beaucoup - les plus belles - viennent d'Equateur. C'est un geste anodin, élégant, mais il est intéressant de savoir ce que cela implique : la disparition des jardins maraîchers, parfois l'expulsion de paysans Indiens de leurs terres, et une dépense effarante de kérosène pour le transport. J'ai réalisé un film sur ce sujet. Des spectateurs m'ont dit, qu'après l'avoir vu, ils n'ont plus jamais acheté de fleurs de la même façon. On peut offrir des roses produites à deux pas de chez nous. Et pas forcément à l'occasion de la Saint-Valentin. »
Pourquoi vous êtes-vous orienté vers la réalisation/production de documentaires?
« Le documentaire permet de prendre le temps de l'enquête, autorise le regard subjectif. Encore que je n'aime pas le pamphlet. Je lui préfère le film riche en informations, où chacun peut se faire son opinion. J'aime également le travail en équipe, le croisement des points de vue que la réalisation d'un film implique. C'est très enrichissant. »
D'où vous est venue l'idée de réaliser le film Villa El Salvador?
« L'idée de ce film est née dans les années quatre-vingt, quand j'habitais au Pérou. Villa El Salvador est une étrange cité "idéale", créée en plein désert par des ouvriers et des paysans sans logement. A l'époque, c'était l'euphorie. La ville avait une dizaine d'années. J'y suis retourné en 2008 pour savoir ce que cette utopie géante était devenue. Les difficultés sont énormes mais cela reste une très belle aventure humaine. Unique en son genre, à l'échelle de la planète. Quelque 500 000 habitants ont réussi à construire une ville digne de ce nom, avec des écoles, des universités, des bibliothèques, des jardins collectifs dans chaque quartier. Et tout cela fonctionne, malgré le manque de moyens financiers. Villa El Salvador est l'endroit au Pérou où il y a le moins d'analphabètes. »
Quelle est votre réflexion sur ces populations qui se prennent seules en main, notamment en matière de problématique de santé?
« Elles ont compris que les problèmes à régler en ce bas monde n'étaient pas individuels et qu'il fallait se serrer les coudes. Il n'y a pas de fatalité à la misère, à la famine, à la guerre. Des humains qui oeuvrent ensemble peuvent déplacer des montagnes.
Dans le domaine de la santé, c'est plus compliqué. Villa el Salvador souffre du manque de médecins ; l'accès aux soins, surtout préventifs, demeure donc précaire. Les pratiques thérapeutiques traditionnelles indiennes mériteraient certainement d'être revalorisées, voire étudiées, mais elles ne peuvent tout résoudre. La vraie solution réside, à mon avis, dans la mise en place de politiques nationales. Il faut aussi que les médecins soient "convaincus" de la nécessité d'agir dans ces quartiers populaires où les salaires mensuels - lorsqu'ils existent - sont inférieurs au prix d'une consultation dans une clinique d'un quartier aisé. Et ça, ce n'est pas simple. »
Avez-vous l'habitude de travailler avec les ONG ?
« J'ai souvent travaillé avec des ONG parce qu'elles sont les seules à avoir maintenu un certain regard "universel". On parle de mondialisation au plan économique, rarement à échelle humaine. Dans ce domaine, c'est l'indifférence, voire le repli. Les ONG, elles, prônent les valeurs fondamentales de l'humanisme. Celles inscrites sur les fronton de nos écoles : liberté, égalité, fraternité. Et le ciment, c'est la solidarité. »
Avez-vous déjà rencontré les équipes de Médecins du Monde ?
« Il m'est arrivé d'en croiser sur le terrain au Guatemala. A Villa El Salvador, nous avons filmé dans une cuisine collective dont une femme était membre de l'équipe locale de Médecins du Monde. Elle travaillait avec les jeunes mères victimes de maltraitance et donc en danger de contamination par le VIH. Mais ce n'était pas le sujet du film. »
Propos recueillis par Tiphaine Poidevin
Article paru dans :

Juin 2009